Chaque vendredi soir d’octobre, c’est le même rituel pour Claire, 34 ans, confortablement installée dans le noir sur son canapé.
“Mon compagnon trouve ça absurde de payer une plateforme de streaming pour passer deux heures à sursauter, sourit-elle. Mais pour moi, c’est presque thérapeutique.”
Cette cheffe de projet dans une agence de communication le reconnaît volontiers : dans la vie, elle est plutôt du genre anxieuse. “Je rumine mes mails, je vérifie deux fois que j’ai bien fermé la porte“, explique-t-elle.
Pourtant, devant un film d’horreur, quelque chose se relâche : “La peur, à l’écran, a un visage. Elle a un début et une fin. Je sais qu’au bout d’ 1h 45, le générique va arriver et que je serai sur mon canapé, en sécurité. Ce n’est pas comme les angoisses du quotidien, qui n’ont pas de forme précise“, confie cette passionnée.
Ce qu’elle préfère ? Le moment juste après. “Quand le film se termine, je me sens étrangement légère. Comme si j’avais vidé quelque chose. Je dors même mieux ces soirs-là“.
“Pour moi, c’est presque thérapeutique”
Claire n’est pas une exception. De nombreuses personnes éprouvent du plaisir à avoir, le temps d’un film ou d’un parc d’attraction, cette sensation de peur. Dans une enquête menée auprès de près de 1 200 adultes nord-américains, les chercheurs du Recreational Fear Lab de l’université d’Aarhus, au Danemark, ont constaté que plus de 55 % des gens apprécient les films, livres ou jeux d’horreur. Les scientifiques parlent même de “paradoxe de l’horreur” : pourquoi rechercher volontairement une émotion que nous sommes programmés pour fuir ? La peur récréative servirait, selon les chercheurs, d’entraînement émotionnel face à une crise ponctuelle et nouvelle : “Nos résultats corroborent l’hypothèse selon laquelle l’horreur peut faire office de simulation adaptative d’une menace, ce qui peut s’avérer particulièrement attrayant pour les individus en quête de stimulation émotionnelle et intellectuelle”, expliquent-ils.
Ils s’appuient sur la théorie de la simulation de la menace : La fiction effrayante fonctionnerait comme un laboratoire mental sans danger. En suivant des personnages confrontés à l’horreur, le spectateur éprouve la peur, évalue les risques, imagine comment il réagirait… et apprend à réguler ses émotions, sans jamais courir de risque réel. Un peu comme les jeux de bagarre chez les jeunes animaux, qui préparent aux vrais affrontements.
Les fans d’horreur plus résistants en période de crise ?
Durant le COVID, les fans de films d’horreur se déclaraient plus résilients que les autres. Les amateurs de films de survie, de type invasions de zombies, ou de scénarios apocalyptiques, se disaient en plus mieux préparés à la situation. Quant aux personnes les plus curieuses des sujets morbides, elles montraient elles aussi davantage de ressources psychologiques. Les chercheurs de l’équipe du Recreational Fear Lab confirment : à force de “répéter” mentalement des catastrophes à l’écran, ces spectateurs auraient été moins désarçonnés quand une crise bien réelle est survenue.
Faut-il pour autant voir dans les films d’horreur un bouclier contre toutes les épreuves ? Une étude publiée en octobre 2026 dans la revue BMC Psychology invite à la prudence. Des chercheurs de l’Université Saint-Esprit de Kaslik, au Liban, ont posé la même question à 235 étudiants libanais, traversant, depuis plusieurs années, une crise sans précédent. Ces derniers ne se considèrent pas plus résilient en ayant un gout prononcé pour les films d’horreur. Quand la menace est réelle, permanente et omniprésente, la peur de fiction ne suffirait plus à faire la différence.
Aimer se faire peur a-t-il un impact sur notre sécurité intérieure ?
Ces résultats invitent à renverser la question. Plutôt que de rendre plus fort, le plaisir de la peur récréative serait peut-être d’abord le signe qu’on se sent suffisamment en sécurité pour jouer avec elle. Pour savourer un film d’épouvante, il faut pouvoir se dire que, de l’autre côté de l’écran, tout va bien. Comme le montre le témoignage de Claire, cette passion revêt un côté thérapeutique car cela lui permet de retrouver, une fois le film terminé, son bien-être intérieur. Il est d’ailleurs plus fréquent de choisir un film d’épouvante lorsque tout va bien dans sa vie.
Aimer se faire peur pourrait donc être une façon d’explorer des émotions intenses dans un environnement maîtrisé. Devant un film d’horreur, on peut ressentir de la peur tout en conservant, en arrière-plan, le sentiment d’être en sécurité. Mais cela ne signifie pas nécessairement que les amateurs d’horreur sont plus solides psychologiquement ou plus sereins que les autres. Cette passion est en réalité utile pour certaines personnes qui ressentent le besoin d’apprivoiser leur peur : se confronter volontairement à une émotion désagréable, tout en sachant qu’on peut interrompre l’expérience. Pour d’autres, le visionnage de films doit comporter un effet réconfortant immédiat et ils se tourneront ainsi naturellement vers des scénarios plus légers.
Sources :
- Étude de Clasen, M., Kjeldgaard-Christiansen, J., & Johnson, J. A. (2020) : “Horror, personality, and threat simulation: A survey on the psychology of scary media. Evolutionary Behavioral Sciences”, 14(3), 213–230.
- Étude de Affan, R., Yammine, M., Karam, M., Abboud, M. et al. (2026) : “Horror Fandom, morbid curiosity, and psychological resilience amid war conflict and economic crisis among university students in Lebanon: a cross-sectional study”. BMC Psychology, 14, article 1037

















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