À 54 ans, Laurence a parfois l’impression de vivre avec son téléphone greffé à la main.
Sa mère l’appelle plusieurs fois par jour. Quand elle répond, la conversation tourne souvent autour des mêmes sujets. Quand elle ne décroche pas, la culpabilité s’installe presque aussitôt. “Ma mère m’appelle trois fois par jour et je culpabilise encore quand je ne réponds pas.”
Comme beaucoup d’adultes dont les parents vieillissent, elle se retrouve prise entre plusieurs rôles. Il faut gérer son travail, son couple, parfois ses propres enfants, tout en restant présente pour un parent qui a de plus en plus besoin d’attention.
À quel moment prend-on suffisamment soin de lui ? Est-il normal de ressentir de l’agacement tout en l’aimant profondément ? Et pourquoi la culpabilité semble-t-elle apparaître dès que l’on tente de poser une limite ?
Pourquoi la culpabilité est si fréquente face à un parent vieillissant
La culpabilité est l’une des émotions les plus fréquentes chez les enfants adultes qui accompagnent leurs parents âgés. La psychologue américaine Roberta Satow explique dans Psychology Today qu’elle ne traduit pas forcément un manque d’implication. Elle naît souvent du conflit entre plusieurs obligations qui semblent impossibles à concilier. Nous avons le sentiment que nous devrions être davantage présents, tout en sachant que notre vie comporte déjà d’autres responsabilités. Ces fameux “je devrais” ne correspondent d’ailleurs pas toujours à nos propres valeurs. Ils sont souvent hérités de ce que nous pensons qu’un “bon fils” ou une “bonne fille” est censé faire.
Les recherches vont dans le même sens. Dans une étude menée auprès de 2 450 adultes néerlandais, le sociologue Matthijs Kalmijn montre qu’environ un enfant adulte sur cinq ressent de la culpabilité envers sa mère vieillissante. Celle-ci est particulièrement forte lorsque la relation mêle affection et tensions, ce que les chercheurs appellent l’ambivalence intergénérationnelle. On peut aimer profondément son parent, avoir envie de l’aider et, dans le même temps, se sentir parfois envahi, irrité ou épuisé. L’étude montre également que les adultes qui adhèrent le plus fortement au devoir de s’occuper de leurs parents ressentent davantage de culpabilité, tout comme ceux qui reçoivent encore beaucoup de soutien de leur mère ou qui ont le sentiment que la relation manque de réciprocité.
Poser des limites ne signifie pas aimer moins
La difficulté est que beaucoup de personnes interprètent leur culpabilité comme une preuve qu’elles font mal les choses. Pourtant, cette émotion n’est pas toujours un indicateur fiable. Comme le rappelle Roberta Satow, il est impossible de protéger totalement ses parents des difficultés liées au vieillissement. On peut leur offrir du temps, de l’écoute et du soutien, mais on ne peut ni effacer leur solitude ni empêcher le temps de passer. Vouloir répondre à tous leurs besoins conduit souvent à l’épuisement plutôt qu’à une relation plus sereine.
C’est pourquoi les spécialistes insistent sur l’importance de fixer des limites réalistes. Dire que l’on appellera le soir plutôt que trois fois dans la journée, convenir de rendez-vous téléphoniques réguliers ou partager certaines responsabilités avec d’autres proches ne revient pas à abandonner son parent. Une limite raisonnable peut rester très inconfortable lorsque la culpabilité fait partie du langage familial depuis des années. La question à se poser n’est donc pas seulement : “Mon parent est-il déçu ?”, mais aussi : “Suis-je réellement en train de lui faire du mal, ou est-ce simplement qu’il aurait souhaité davantage ?” Accepter cette nuance permet souvent de sortir d’une logique où l’amour se mesure au sacrifice, pour construire une relation plus équilibrée, bénéfique aussi bien pour le parent que pour son enfant.

















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